L’édito

Un an après la sortie du coffret Robert Enrico – Les années 60, Héliotrope Films est de nouveau présent cette année au Festival Lumière pour y présenter en avant-première la version restaurée 4K de « Léviathan », véritable diamant noir du cinéma français des années 60. Petite entrée en matière pour celles et ceux qui pourront se rendre à Lyon à la mi-octobre…

Auteur de seulement quatre longs métrages pour le cinéma, réalisés entre 1961 et 1975, Léonard Keigel est une personnalité aussi singulière que méconnue parmi les jeunes cinéastes qui ont émergé au début des années 60, en marge de la Nouvelle Vague.

A contre-courant est ce qui définit le mieux « Léviathan » et son auteur : à contre-courant des sujets, des styles et des modes de production sur lesquels se construit le cinéma de l’après « qualité française ». Léonard Keigel, co-fondateur du ciné-club Objectif 49 et participant au Festival du Film Maudit de Biarritz, a débuté pourtant dans la mouvance des Cahiers du Cinéma, dont son beau-père, Léonide Keigel, fut le directeur gérant de 1951 à 1957, et dont lui-même fut actionnaire jusqu’au début des années 60. L’indifférence par rapport à nombre de cinéastes alors en vogue qu’il côtoyait, l’intransigeance de ses choix, l’ambition aussi de débuter par l’adaptation d’une œuvre littéraire réputée sombre et tourmentée, ont très certainement entravé une carrière qui, à l’instar de son film le plus emblématique, « Léviathan », a suscité la reconnaissance critique et mérite aujourd’hui de rencontrer un nouveau public.

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Un objet cinématographique singulier

Dès sa publication en 1929, le roman de Julien Green, « Léviathan », suscite des projets d’adaptation au cinéma, à commencer par celle que André Gide propose à Green lui-même d’écrire. Comme le note ce dernier dans son Journal, Gide lui confie avoir cherché en vain, dans la littérature contemporaine, un livre dont on puisse tirer un scénario : « Chez vous [Green], il y a une chute en avant que le cinéma rendrait à merveille. » Deux autres propositions d’adaptation sont faites à Green, en 1933, dont l’une par G.W. Pabst, qui envisageait de confier le rôle masculin principal à Michel Simon. Suivront encore deux projets de Gaston Gallimard, en 1946, et de Louis Jouvet en 1951. C’est finalement André Malraux qui en 1959 fait se rencontrer Julien Green et Léonard Keigel. Ce dernier n’a alors à son actif que quelques courts métrages, dont un très remarqué sur Malraux lui-même, couronné deux ans auparavant par le Grand Prix du Festival de Locarno.

A sa sortie, l’adaptation du roman à l’écran a soulevé de nombreux débats, qui ont largement dépassé le champ de la critique cinématographique. Dans un entretien au Figaro Littéraire, Julien Green lui-même récuse l’idée que le roman ait été, dès sa genèse, un récit cinématographique. Nombre de commentateurs se sont toutefois intéressés aux liens et filiations entre Green et le cinéma, dont « Léviathan » était la première concrétisation – et unique à ce jour, si l’on exclue deux films de télévision, « Adrienne Mesurat », réalisé par Marcel L’Herbier en 1953, et « Si j’étais vous », réalisé par Ange Casta en 1971.

D’autres projets suivront, à commencer par l’adaptation, avec Eric Jourdan, de la nouvelle de Pouchkine, « La Dame de Pique », ainsi qu’un scénario tiré du roman de Tolstoï, « La Mort d’Ivan Ilitch ». Ces deux projets ont été menés en collaboration avec Léonard Keigel, avec lequel Green s’est tout de suite très bien entendu. Mais seul le premier verra finalement le jour, en 1965. Par la suite, et à l’exception des deux téléfilms déjà cités, tous les projets d’adaptation de l’œuvre de Green à l’écran échoueront. Cet objet cinématographique singulier a fait depuis sa sortie et jusqu’à nos jours l’objet de multiples études universitaires, colloques et publications.

Mais à la valeur patrimoniale du film s’ajoutent ses qualités artistiques propres. Lors de sa première au Festival de Venise, en août 1961, puis à sa sortie le 13 avril 1962, « Léviathan » fait l’unanimité de la presse pour sa mise en scène, sa photographie, sa direction d’acteurs. Dans L’Express, Françoise Giroud relève par exemple « certaines images d’une réelle intensité dramatique, proches du grand cinéma allemand d’autrefois« . Outre l’expressionnisme allemand, ce sont les œuvres d’Orson Welles et de Robert Bresson qui sont le plus souvent citées en référence. Pour Jean-Louis Bory, dans Arts, « Léonard Keigel sait jouer des lumières, et surtout des ombres, des effets nocturnes. L’utilisation du son m’a paru habile : je pense à cette scène où l’affolement de Guéret, traqué par sa peur, déforme, grossit démesurément le volume des bruits : nous entendons avec les oreilles de Guéret le déferlement des morceaux de charbon, dont il escalade des collines dans l’obscurité d’un chantier, se transformer en tonnerre« . Jean de Baroncelli, dans Le Monde, reconnaît le talent indiscutable du cinéaste. Le film fait la couverture des Cahiers du Cinéma, et L’Avant-Scène en publie le découpage et les dialogues complets, accompagnés notamment des commentaires élogieux d’Abel Gance. La critique contemporaine confirme les qualités intemporelles du film, en évoquant la puissance de l’adaptation littéraire (Le Monde), la « furie du désir » (Critikat), « une atmosphère de beauté étrange, maladive, la sublime photo au noir et blanc très contrasté de l’orfèvre Nicolas Hayer [le directeur photo de, entre-autres, Melville et Rohmer] » (A Voir A Lire).

Une personnalité singulière du cinéma français

Au-delà du film lui-même, dès 1962, la presse s’intéresse aussi à la personnalité du cinéaste débutant, qui défie la Nouvelle Vague en entreprenant une adaptation littéraire au budget conséquent, à contre-courant de l’air du temps : « Saluons donc cette réussite d’une jeune maîtrise qui, sans innover inconsidérément, est en réaction contre les outrances et le laisser-aller des faiseurs français qui veulent singer la désinvolture américaine » (Le Soir de Bruxelles).  Dans France Soir, on veut y voir « le sceau de la jeune école cinématographique française« , cependant que la revue Positif évoque « la magie d’un style inspiré qui prend le contrepied du réalisme si prisé dans le cinéma moderne« . Le Figaro titre sur « une manière d’aller à contre-courant« , et dans les Cahiers du Cinéma, on renchérit en parlant d’un néo-classicisme irréductiblement opposé à la Nouvelle Vague : « Par néo-classicisme, j’entends une vision esthétique du monde dont, jusqu’à preuve du contraire, Keigel et Astruc sont les seuls représentants. Ils ne considèrent pas du tout que le refus du beau soit l’alpha et l’oméga de la nouvelle esthétique. Ils n’affirment pas urbi et orbi qu’une photo crasseuse, une direction d’acteurs approximative, soient le dernier cri du cinéma. Ils ne considèrent pas que leurs maladresses soient des innovations !  »

L’éloge du film et d’un cinéaste à contre-courant, dans les colonnes mêmes des Cahiers du Cinéma, ne manque pas de surprendre à priori. C’est qu’en réalité Léonard Keigel occupe une place singulière dans le renouvellement du cinéma français au début des années 60 – dont il a été à la fois un témoin direct et un protagoniste méconnu. Dans un entretien réalisé à la sortie de son second long métrage, « La Dame de Pique », en 1965, Léonard Keigel se livre un peu : « Aujourd’hui, les hommes de cinéma jeunes ou vieux ne s’intéressent qu’aux réalités contemporaines, qui me laissent indifférent dans la mesure où elles sont extérieures. L’atmosphère des studios ne me convient pas. Je ne veux tourner qu’en intérieur naturel, parce que la matière d’un décor naturel est vraie, et que c’est seulement dans cette mesure que je peux la briser. Constamment je me bats avec les apparences. Je cherche à traduire la réalité en rêve. Pour y parvenir, je dois tout ordonner avec une précision implacable. Je dois briser la matière. Les techniciens ne comprennent pas toujours. Ils disent : Keigel est un maniaque« . A la question sur la conception qu’il a du bonheur, Léonard Keigel répond : « Je ne cherche pas particulièrement à être heureux. Je cherche à vivre intensément. Dans cette continuelle confrontation avec les apparences qui constitue l’essentiel de ma vie, comment ne pas être déchiré ? Je hais l’homogénéité et l’académisme. Si je suis un maniaque, c’est de la perfection. De la perfection formelle. Et comme cette perfection est impossible à atteindre, je suis perpétuellement insatisfait« .

Comme le disait Jacques Daniol-Valcroze, à l’occasion de l’hommage que la Cinémathèque Française a rendu à Léonard Keigel en 1977, il est temps de rendre justice à ce dernier. Quarante-deux ans plus tard, le public du Festival Lumière aura le privilège de se confronter au personnage : âgé aujourd’hui de 90 ans, Léonard Keigel a tenu en effet à être présent aux projections de « Léviathan » à Lyon, s’imposant discrètement comme le doyen des cinéastes invités par le Festival.