Pour la première fois au cinéma en version numérique restaurée

Robert Enrico – Les Années 60

Le premier volet de la rétrospective sort le 1er août 2018, et regroupe 4 longs métrages réalisés par Robert Enrico entre 1962 et 1968 (La Belle Vie, Les Aventuriers, Tante Zita et Ho !). Le deuxième volet sera présenté en avant-première au Festival Lumière de Lyon (du 13 au 21 octobre 2018) : il comprend Les Grandes Gueules et un programme de courts métrages (documentaires et fictions), dont le mythique La Rivière du Hibou (Palme d’Or à Cannes en 1962, Oscar à Hollywood en 1964), invisible sur grand écran depuis des décennies, et enfin restauré en numérique 2K !

 

L’édito

« Un cinéaste célèbre avant d’être connu » : ce titre du journal L’Humanité, datant de janvier 1964, pourrait bien s’appliquer à l’ensemble de la carrière de Robert Enrico. Derrière quelques titres de films restés dans les mémoires pour leur succès populaire (Le Vieux Fusil, Les Grandes Gueules, Les Aventuriers), la personnalité du cinéaste comme une bonne part des 22 films qu’il a réalisés en 40 ans restent méconnues.

C’est oublier que Robert Enrico, au-delà d’une carrière inégale sur le plan artistique comme sur le plan économique, a eu une place importante dans la profession, dès la fin des années 60. Taxé de réalisateur commercial par ses confrères de la Nouvelle Vague, il participe pourtant à leurs côtés à l’embrasement de mai 1968, entre Cannes et Paris. En juin 1968, il est élu président fondateur de la Société des Réalisateurs de Films et, sur l’initiative de Jean-Gabriel Albicocco, contribue à la création de la Quinzaine des Réalisateurs l’année suivante. Il se montre très combatif, notamment en faveur du cinéma européen et dans le soutien au court métrage, dans les nombreuses instances qu’il préside dans les années 90 (Commission SACD du cinéma, Fédération Européenne des Réalisateurs Audiovisuels, Académie des Arts et Techniques du Cinéma). Mais à son décès, en février 2001, le journal Libération salue surtout le représentant de « cette nouvelle qualité française qui ne saura jamais quoi faire du développement en parallèle d’un auteurisme héritier de la Nouvelle Vague. »

Cinéaste mésestimé tout au long de sa carrière, Robert Enrico est aussi desservi, d’une certaine manière, par les multiples diffusions d’une poignée de films emblématiques, pourtant peu adaptés au format télévisuel mais dont les succès d’audience ont créé le sentiment que l’on a tout vu et que l’on sait tout du réalisateur du Vieux Fusil.

En 2016, le travail de valorisation du patrimoine cinématographique français des années 1958-1968 entrepris par les Archives Françaises du Film permet de découvrir le premier long métrage de Robert Enrico, La Belle Vie. Nous découvrons un cinéaste socialement engagé, un cinéma qui dresse le portrait libre de la société des Trente Glorieuses à l’aube du consumérisme, un des rares films français surtout qui aborde frontalement la guerre d’Algérie au lendemain des accords d’Evian, et en paiera le prix : une brève sortie, retardée par la censure militaire, le plonge très vite dans l’oubli, malgré la reconnaissance critique et le Prix Jean Vigo en 1964.

Poursuivant nos recherches sur un cinéaste qui ne ressemble peut-être pas à l’image galvaudée de son cinéma, nous découvrons un chef d’œuvre, La Rivière du Hibou. Comment expliquer qu’un premier film d’auteur, Palme d’Or à Cannes en 1962, Oscarisé à Hollywood en 1964, soit lui aussi tombé dans l’oubli ? Certes son format court a contrarié les tentatives d’exploitation commerciale, mais nous découvrons que les années qui ont suivi sa sortie de l’IDHEC ont été pour Robert Enrico une succession de vicissitudes et d’ambitions contrariées, qui l’ont éloigné de la voie auteuriste. Enrico a pourtant constamment cherché à exprimer une part de lui-même, quelque soient les genres abordés et les conditions de production de ses films. Ses complicités artistiques, en tout premier lieu avec François de Roubaix, mais aussi avec le directeur photo Jean Boffety, lui font dépasser les conventions des films de commande des débuts, en créant un univers visuel et sonore qui inspirera ses films les plus réussis.

S’il nous paraît temps, aujourd’hui, de partir à la rencontre du cinéaste, ce n’est pas dans un souci de « réhabilitation » (Robert Enrico n’est ni « incompris » ni « maudit »), mais celui de réévaluer sur grand écran une carrière faite de succès populaires plus « vus » que « regardés », et de récits intimistes restés souvent dans l’ombre. Comme beaucoup de cinéastes de sa génération, les années 60 constituent une décennie d’apprentissage. Nous l’introduisons par la redécouverte incontournable de l’œuvre fondatrice, La Rivière du Hibou, accompagnée de deux autres récits courts formant la « trilogie américaine », Au Cœur de le vie. La mise en perspective des films les plus connus de cette décennie (Les Grandes Gueules, Les Aventuriers) éclaire ce qu’ils doivent aux documentaires de commande, Thaumetopoea et Montagnes Magiques. L’ensemble montre un cinéaste qui tout au long des années 60 cherche, expérimente, tente, et réussit bien souvent.

La rétrospective « Robert Enrico – Les années 60 » s’adresse à tous les publics, cinéphiles ou non, curieux de parcourir un pan d’histoire contemporaine par le prisme du cinéma, ses succès populaires et quelques pépites oubliées.

Laurent Aléonard (Héliotrope Films)