La Rivière du Hibou et autres courts métrages des années 60

La réédition des courts métrages réalisés par Robert Enrico dans les années 60 nous a semblé indispensable pour comprendre le parcours d’un cinéaste que rien de ne destinait à une carrière commerciale, mais au contraire tout à celle d’un pur cinéma d’auteur. Cette approche historique se double du plaisir de découvrir quelques pépites.

En effet, la transition entre deux œuvres aussi contrastées que d’une part, La Rivière du hibou, un film d’auteur exigeant, multi-récompensé en festivals et jusqu’à Hollywood, et d’autre part un film « à vedettes » cumulant à sa sortie plus de 3,5 millions d’entrées, est à l’origine d’une profonde incompréhension notamment de la part de la critique. Elle a valu à Robert Enrico de rester jusqu’à la fin de sa vie un cinéaste mésestimé, et peu à peu oublié. La redécouverte de La Rivière du hibou et de quelques autres de ses films courts reconstitue le chaînon manquant dans le début de la carrière du cinéaste, celle de la décennie pendant laquelle il s’est construit. A sa sortie de l’IDHEC, Robert Enrico cumule, comme beaucoup, des emplois d’assistanat et de montage sur des courts métrages institutionnels, tout en s’essayant à la réalisation. Sa rencontre avec le producteur Paul de Roubaix va lui assurer, à partir de la fin des années 50, un emploi à peu près continu dans le cinéma documentaire, notamment pour le compte du Ministère de l’Agriculture. Mais s’il reste obsédé par l’impératif de gagner sa vie, Robert Enrico ne considère pas pour autant ses travaux de commande comme purement alimentaires. Il montre dès ses débuts l’ambition de l’artisan, le goût de la « belle ouvrage » et, une fois associé au compositeur François de Roubaix, il va insuffler à ses documentaires un style visuel et sonore original, qui transcende toutes les conventions du film institutionnel.

L’exemple le plus emblématique en est Thaumetopoea Pityocampa, sous-titré « La chenille processionnaire du pin et leur extermination contrôlée » ! A partir du sujet le plus rébarbatif du monde, que personne d’autre ne voulait traiter, Robert Enrico compose une sorte de western, en grande partie filmé en macrophotographie dans un laboratoire spécialement aménagé, où les rôles sont inversés : mues par un instinct de survie collective, les chenilles luttent contre les armes bactériologiques des chercheurs de l’INRA, plus dangereux que tous les autres prédateurs (mouches, sauterelles, scarabées et autres fourmis rouges). Sublimé par la photographie de Jean Boffety et scandé par l’affrontement orchestré entre flûte, guitare, piano et les sonorités d’un orgue de verre à eau imaginé par François de Roubaix, le combat des scientifiques contre les nuisances de la chenille processionnaire prend l’allure d’une allégorie. Thaumetopoea sort en 1960 en salle, après avoir remporté cette même année le prix spécial du jury au Festival international du court métrage de Tours. Ce film est un premier aboutissement, bien loin des canons du film scientifique commandité par le Ministère de l’Agriculture, mais il est aussi un nouveau départ. En effet, c’est lors de la soirée de clôture du festival de Tours qui vient de le consacrer que Robert Enrico est sollicité par celui dont il a été l’assistant, Marcel Ichac : ce dernier lui propose de réaliser un court métrage de fiction dans lequel il pourra prolonger et amplifier les ambitions artistiques de Thaumetopoea. Le projet de La Rivière du hibou est lancé.

Alors qu’il achève la postproduction de La Rivière du hibou, Robert Enrico reprend le fil du court métrage documentaire. A la demande de la productrice toulousaine Jacqueline Jacoupy, il tourne sur deux mois un ambitieux portrait des Pyrénées, Montagnes magiques. La présentation qu’en fait Robert Enrico dans son autobiographie souligne l’enthousiasme avec lequel il se lance dans le projet : « D’est en ouest des Pyrénées, il se passe beaucoup de choses surnaturelles et touchant au merveilleux. Le film partait du fond des mers pour escalader la montagne et finir par observer au Pic du Midi au télescope les protubérances solaires, ces explosions qui ont lieu à chaque instant sur la surface du soleil et dont la hauteur peut atteindre 300 000 kilomètres et leur puissance être équivalente à celle de un milliard de bombes H » . Une des séquences les plus fortes du film se déroule dans l’usine de poupées Bella : on y assiste en gros plans au montage semi-automatisé des poupées de caoutchouc, les yeux sont enfoncés dans les orbites à l’aide d’un tube à injection, et les cheveux sauvagement plantés sur le crâne par un robot, sur fond de cris de bébés et de la partition anxiogène de François de Roubaix, qui se substitue aux bruits des machines. Un vrai film d’horreur, tout en distanciation ironique ! Montagnes magiques, qui rend par ailleurs hommage au génie scientifique des hommes (les scènes dans le four solaire de Mont Louis ou le centre de recherche de Bazet, près de Mont de Marsan, sont impressionnantes), reçoit de multiples récompenses dans les festivals et fait l’objet d’une distribution en salle en 1963.

Dans son traitement visuel et sonore tout autant que dans les sujets qu’il aborde, Montagnes magiques est un condensé de l’œuvre à venir : la sublimation de l’image par la musique de François de Roubaix, la précision quasi ethnographique dans la mise en scène du quotidien, le goût de la modernité, le sens du spectacle, la représentation de la violence, le thème récurrent du feu et des incendies (que l’on pense à l’assemblage, mi horrifique, mi humoristique, des poupées dans l’usine Bella, ou aux explosions solaires observées au télescope).

Ainsi replacés dans leur continuité artistique et leur contexte historique, les différents courts-métrages qui accompagnent la rétrospective « Robert Enrico – Les années 60 » vont contribuer à la réévaluation de l’œuvre du cinéaste. Ils mettent en perspective ses choix en début de carrière : malgré la consécration de La Rivière du hibou, il a les plus grandes difficultés à démarrer la carrière d’auteur à laquelle il semblait se destiner (la sortie de son premier long métrage, La Belle vie, étant retardée et escamotée par la censure militaire). Mais grâce à la consécration de La Rivière du hibou, José Giovanni le repère, et lui confie l’adaptation de son roman « Le Haut-fer » : le projet des Grandes Gueules est lancé.