La Rivière du Hibou, la trilogie « Au Coeur de la Vie »

Avant le succès commercial des Grandes Gueules, Robert Enrico a été l’auteur remarqué d’une œuvre phare, adaptée d’une nouvelle d’Ambrose Bierce, La Rivière du hibou, qui remporte successivement le Grand Prix du Festival de Tours en 1961, la Palme d’Or du court-métrage à Cannes en 1962, et un Oscar à Hollywood en 1964, avant d’être achetée par la télévision américaine qui la diffuse dans la série « Twilight Zone ». Mais malgré cette reconnaissance critique internationale, le film est très peu vu, sauf aux Etats Unis où il est, encore aujourd’hui, étudié dans les écoles de cinéma.

Pourtant, dès le succès remporté à Tours, une exploitation commerciale de La Rivière du hibou en France a été tentée à deux reprises, d’abord comme composant d’un programme long, puis comme œuvre unitaire projetée en première partie de séance. Paul de Roubaix, son producteur, et Robert Hossein qui en a acquis les droits de distribution via la Franco London Films, proposent à Robert Enrico de réaliser deux autres courts métrages, afin de constituer un triptyque sur la guerre, qui serait exploité en tant que long métrage. Enrico souhaitait donner à ce triptyque une dimension historique, en évoquant successivement la guerre de Sécession (avec La Rivière du hibou), la guerre d’Espagne, puis l’actualité immédiate avec la guerre d’Algérie. Ses partenaires finissent par le convaincre de respecter une unité de temps et d’univers : ce sont donc deux autres récits d’Ambrose Bierce sur la guerre de Sécession que Robert Enrico va adapter pour l’écran : Chickamauga et L’Oiseau Moqueur, tous deux réalisés en 1962. Rassemblés sous le titre Au Cœur de la vie, ces deux courts métrages seront distribués en leur annexant La Rivière du hibou, qui est inséré comme récit final, pour constituer une trilogie. Un préambule en voix off introduit les trois récits. Au Cœur de la vie est sélectionné en compétition pour le Festival de San Sebastian, en 1963, où il obtient le prix de la mise en scène et le prix FIPRESCI de la critique internationale. Mais à l’heure où les blessures de la guerre d’Algérie sont encore à vif dans toutes les mémoires, le message pacifiste de Robert Enrico passe mal : le film ne trouve ni distributeur ni exploitant. Ce n’est que cinq plus tard, en 1968, que Au Cœur de la vie connaît une très éphémère sortie commerciale, dans une seule salle à Paris, le Studio Logos, pendant une seule semaine. Avant cela, Paul de Roubaix a fait une autre tentative, en exploitant La Rivière du hibou seul, en première partie du film de Pierre Kast, Le Grain de sable, sorti en mai 1965. Mais la longueur du court métrage décourage les exploitants, et le film est retiré des séances au bout d’une semaine.

Ces deux rendez-vous manqués avec le public français, mais aussi la tournure qu’a prise la carrière de Robert Enrico dès le milieu des années 60, passé aux yeux de la critique du statut d’auteur à celui, moins enviable, de réalisateur de films populaires, ont fini par plonger La Rivière du hibou dans l’oubli. En dehors des programmations des cinémathèques et des festivals, le film n’a depuis fait l’objet que de deux autres exploitations en salle en première partie de programme : en complément du long métrage documentaire Laissez-les vivre, de Christian Zuber, en 1969, en complément de Noces de sang, de Carlos Saura, en 1982.

Or La Rivière du hibou est avant tout l’authentique chef d’œuvre de Robert Enrico, au sens étymologique du terme, à savoir « l’œuvre finie, qui consacrait la sortie d’apprentissage de l’artisan ». Et, ajoutait Michel Devigneau dans « Témoignage Chrétien » (29 mars 1968), « Il prélude à ces quatre films d’Enrico que nous avons vus depuis, et contient déjà leurs qualités dominantes : une vigueur sans afféterie, un goût du travail bien fait, un romantisme généreux » .

Bien que l’origine des deux autres courts métrages de fiction, Chickamauga et L’Oiseau moqueur, relève d’abord d’une stratégie commerciale, ils n’en sont pas moins, eux aussi, d’une très exceptionnelle qualité artistique, largement saluée par la critique. Les trois courts métrages se suffisent chacun à eux-mêmes et peuvent être appréciés indépendamment les uns des autres. Aussi, dans le cadre de la rétrospective « Robert Enrico – Les années 60 », il est possible aussi bien de voir chacun des courts métrages séparément, notamment an avant-programme d’une séance spéciale, que de découvrir la trilogie dans son ensemble sous le titre Au Coeur de la vie, sous la forme d’un récit en trois chapitres : I- L’Oiseau moqueur, II- Chickamauga, III- La Rivière du hibou.

Les trois nouvelles d’Ambrose Bierce figurent dans le recueil « Morts violentes », édité par Grasset dans la collection Les Cahiers Rouges (Paris, 2008, nouveau tirage 2014 – traduit de « Tales of Soldiers & Civilians »).