Aller plus loin

Language

Suivez notre actualité

 

Changement au village

A propos du film

Amoureuse de l’instituteur, une jeune femme est contrainte par sa famille d'épouser un riche héritier, dont elle finit par se prendre d’affection. Mais le déclin de la petite bourgeoisie rurale est tel que celui-ci doit bientôt quitter le village pour chercher du travail. Il disparaît. Entre-temps, après avoir fait fortune à Colombo, l’instituteur éconduit retourne au village, et épouse la jeune veuve. Mais le souvenir du premier mari vient hanter le couple.

La révélation d’une œuvre majeure du patrimoine cinématographique mondial

Découvrir Changement au village (Gamperaliya) en 2009, c’est revivre l’émotion ressentie par un large public cinéphile auquel était révélée l’œuvre de Satyajit Ray dans les années 80.

Hormis les rétrospectives qui lui ont été consacrées notamment aux USA (Musée d’Art Moderne de New York, en 1970) et en France (Festival de La Rochelle en 1980, Cinémathèque Française en 1988, Festival de Deauville en 2001), l’œuvre de Lester James Peries reste largement méconnue du grand public : seul son avant-dernier film, Le Domaine (Wekande Walauwa, 2003), a fait l’objet d’une distribution commerciale. Ceci est d’autant plus surprenant que les films de Lester James Peries ont été, depuis son premier long métrage (La ligne du destin / Rekawa, 1956) présentés et soutenus par les principaux festivals internationaux (Cannes, Berlin, Londres, Karlovy-Vary, New Delhi notamment). Dans le même temps, la renommée de l’artiste n’a cessé de croître, comme en atteste l’inscription de son film Le Trésor (Nidhanaya, 1970) au patrimoine de l’UNESCO, ainsi que la "Fellini Gold Medal" qui lui a été décernée, également par l’UNESCO, en 2003.

D’un classique littéraire à un classique du cinéma

Malgré son succès cannois, le premier long métrage de Lester James Peries, La ligne du destin, est un échec commercial. Peries se trouve catalogué, au Sri Lanka, comme un cinéaste à part, un "artiste solitaire" qui fait des films d’auteur, à l’occidentale. Le succès de son deuxième long métrage, Le message (Sandesaya), ne change rien aux préjugés de la presse et des producteurs locaux.

Lester James Peries décide alors de puiser son inspiration dans la littérature cinghalaise. Il s’intéresse à un très célèbre roman de Martin Wickramasinghe, Gamperaliya (Changement au village) : « D’une certaine façon, en dépit de mon éducation catholique, j’ai découvert mes racines à travers ce roman. C’était devenu une obsession, je devais le faire. Mais où trouver l’argent ? Sumitra et moi sommes allé voir tous les producteurs, tous les mécènes potentiels, en pure perte ».

Et puis un jour, Peries pense à un de ses amis de longue date, homme d’affaires éclairé, Anton Wickramasinghe : « Anton était le producteur idéal : pas de compromis, pas de concession commerciale, avait-il l’habitude de dire. Dans le Sri Lanka de l’époque, cette façon de voir était révolutionnaire, non seulement dans la façon de faire les films, mais dans leur contenu même ». En 1963, une première rencontre a lieu avec le romancier : « Martin Wickramasinghe avait l’allure d’un intellectuel – le visage comme sculpté par un artiste, le front large, les cheveux léonins. Un homme à la fois très digne et courtois. Il m’a avoué ne presque rien connaître au cinéma, à part quelques films de Tarzan vus dans sa jeunesse. Quand je lui ai dit que je voulais tourner un film d’après Gamperaliya, il a eu l’air vraiment étonné. Pour lui, le cinéma, cela voulait dire des histoires simples, de l’action, des héros, de la romance. Il devait penser qu’un roman sérieux, touchant à la complexité des rapports humains, n’était pas à la portée du cinéma. Il m’a proposé à la place que j’adapte « Rohini », un petit roman d’aventure. Ça a été un sacré défi de le convaincre que le cinéma avait évolué au point de pouvoir transposer à l’écran les plus grandes œuvres de la littérature sans les castrer. Je ne suis d’ailleurs pas certain de l’avoir vraiment convaincu ».

Comme toujours, Lester James Peries prête une attention minutieuse au repérage, lui et son équipe, assistés du romancier, passent des mois à la recherche du domaine qui sera au cœur du récit. Il repère enfin la demeure de ses rêves. « Quand j’ai découvert cette bâtisse de plus de 300 ans, qui remontait à la période hollandaise, j’ai su que c’était elle. C’était un chef d’œuvre d’architecture avec ses vérandas spacieuses, ces piliers colossaux, son réseau de corridors, la délicatesse des panneaux de bois sculptés des portes, des fenêtres. Grâce à la magnifique photo de William Blake, cette demeure est devenue un véritable personnage du film, de l’opulence du début jusqu’au déclin ».

Au cours de la pré-production, William Blake décide d’utiliser pour la première fois au Sri Lanka la nouvelle pellicule Kodak "Double X", de 250 Asa, la plus rapide de toutes les pellicules noir & blanc à l’époque. Malgré cela, il doit faire face à nombreuses difficultés, notamment pour filmer les vastes intérieurs. Le système d’éclairage se réduit à un simple projecteur de 2 kw, les studios refusant de lui prêter leur matériel ; selon Peries : « nous menacions leur activité, en transformant un décor extérieur – la demeure – en studio de cinéma ». Blake supplée au manque d’éclairage, par une batterie de lampes flood disposées sur des cadres en bois suspendus dans le décor. Des panneaux réflecteurs captent la lumière du soleil et la réfléchissent à l’intérieur des pièces. « En voyant le film même aujourd’hui, on ne peut être que bluffé par le résultat obtenu par Willie », commente Peries.

Changement au village remporte un grand succès critique, sinon commercial. Il obtient le grand prix des festivals de Delhi ("Golden Peacok") et de Mexico. Peries envisage de réaliser la suite de la trilogie, L’âge de Kali, qui traite d’évènements survenant 20 ans plus tard : « cela nous aurait posé des problèmes de maquillage, les trois principaux acteurs (Trelicia Gunawardana – Anula, Punya Heendeniya – Nanda et Henry Jayasena – Piyal) aurait du paraître dans la quarantaine. Le maquillage a toujours été le parent pauvre du cinéma sri lankais. Si j’avais fait le film à la suite, ça aurait été un désastre ». Il faudra attendre exactement 20 ans pour que Lester James Peries réalise finalement ce projet, avec L’âge de Kali (Kaliyugaya, 1983).

[Les entretiens cités sont extraits de la biofilmographie : Lester James Peries : Life and Work, A.J. Gunawardene, Asian Film Centre, Colombo, 2005]